Des enregistrements d'émissions de télé, et iciaussi.

Des enregistrements vidéos de chansons :






Pendant l'été 1994, à l'occasion du premier anniversaire de la mort de Léo Ferré, la station de radio France-Inter diffusa plusieurs émissions consacrées au chanteur.
J'avais enregistré ces émissions sur 3 cassettes audio d'une heure et demie chacune. L'émission contenait un inédit à l'époque, une oeuvre écrite pour la radio par Ferré : De sac et de corde. J'ai numérisé ces enregistrements, et je vous les propose à l'écoute aujourd'hui. Beaucoup des interviews contenus ici viennent d'autres émissions d'Inter, notamment les radioscopies de Jacques Chancel, et sont donc déjà connues. D'autres sont plus rares.
J'avais souvent coupé à l'époque les chansons diffusées qui ne m'étaient pas inédites. Toutes ces cassettes sont écoutables ici



Autre enregistrement, effectué par mes soins, également sur une cassette audio en 1981, sur la radio France-Inter.



Enregistrements d'émissions radio à écouter.







Photo Gildas RICARD, prise le 8 mai 1988 au TLP Dejazet, Paris.



Léo Ferré muet : des enregistrements de musique sans parole.


Plusieurs versions vidéo différentes d'Avec Le Temps :



La dernière partie de l'Opéra du Pauvre.



Un chien à la Mutualité.



L'enregistrement d'un concert de 1983, j'y étais :


Interview paru dans Paris-Match en Juillet 1993 :
Paris-Match 1
Paris-Match 2
Paris-Match 3 Paris-Match 4 Paris-Match 5Paris-Match 6 Paris-Match 7Paris-Match 8 Paris-Match 9Paris-Match 10 Paris-Match 11Paris-Match 12 Paris-Match 13Paris-Match 14 Paris-Match 15Paris-Match 16 Paris-Match 17Paris-Match 18 Paris-Match 19Paris-Match 20Paris-Match 21



1987 : La Rochelle, les Francofolies : la fête à Ferré




Voici un article paru en Février 1984 dans le numéro 1 d'une publication anarchiste, Le Magazine libertaire :









PREFACE

Les oiseaux que l'on regarde, à la mer, à l'abri d'une vitre, font des signes désespérés, du moins nous les croyons tels, car la matière qu'il y a entre nous et eux dans leur géométrie alimentaire ou simplement discursive, une oraison, un doute, une histoire. Le désespoir des grands oiseaux marins est pareil à celui des poètes. Trop loin de nous, dans un azur que nous touchons du doigt et de la pensée, ils ont l'air de n'ÊTRE que pour nous, pour notre sieste, nos bavardages, notre méditation. Rien n'existe en poésie que ce qu'on veut bien y apporter. La musique des vers comme celle des battements d'ailes est tributaire de l'instant. L'oiseau est prisonnier de son vol. Le poète l'est du sien, je veux dire d'une orthographe, d'une prosodie, d'un rythme. L'Art est une prison sans barreaux dont on ne s'évade point : le spleen est un geôlier, la douleur un brouet de larmes, la technique des fers de dentelles. Lire les Saturniens et les Fêtes galantes cela veut dire : soulever un voile et regarder une ombre qui vous exécute. Le bourreau est bien celui que l'on croit enchaîné, il vous pénètre, vous ensorcelle, vous plie. 0 la Grande Misère du lecteur assidu et qui retourne à la drogue, à l'heure du " manque " et qui sait bien que ses voix chères ne se tairont jamais, les voix du chevet, sous la lampe camarade, au bout d'une éphéméride trompeuse. Le poète est un ingénieur du mot, un patient aussi qui sait souffrir sous la phrase. Dire que Verlaine a innové et souffert en poétique est un truisme. Villon, Ronsard, Racine, Hugo, Baudelaire ont innové et souffert de même. Ils ont donné aux paroles une assise, une vocation, un bien-être dont nous nous émerveillons jour après jour, quand elles coulent entre nos dents. Les techniques étaient éprouvées dès la fin du Moyen Age : plus rien n'est à inventer, tout est à dire...
Lorsque Verlaine éditait à compte d'auteur les Poèmes saturniens, il n'était pas Verlaine, mais un homme-écrivain qui sonnait une heure décisive, quelque part, cette heure que nous revivons aujourd'hui, derrière la vitre d'une nième édition. Verlaine c'était déjà l'Autre, le poète c'est les autres, c'est l'avenir. Le poète écrit del'autre côté de la vie, avant la vie. Il est entre deux stades.Il est à cloche-pied : l'un rivé à terre, l'autre dans un univers non gravité, et pour l'approcher, il faut nous démunir de notre carcasse d'homme, sinon la pesanteur nous dément et nous éloigne de lui. Verlaine, dans les dernières années de sa vie, avait un bâton qui conversait lourdement avec des ombres, au ras du sol. Il savait qu'il piochait dans un no man's land bizarre et qu'il avait une jambe malade dans la tête. A défaut d'ailes coupées, il donnait le change et boitait...Un poète, ça boite toujours un peu.
La situation littéraire de Verlaine est branchée sur le fait divers. Cela est inconcevable, mais derrière chacun de ses vers la critique fait besogne de voyeur. Derrière les paroles qu'il a travesties on voit Lucien Viotti ou Rimbaud, ou Lettinois, on nous les montre. Le critique s'y pourléche et le lecteur, d'abord inquiet, se désespère et finit par lâcher prise. A croire que l'histoire littéraire sacrifie à cette mythologie contemporaine de l'alcôve qui fait vivre certains journalistes tapis sur les descentes de lit ou l'ceil borgne fouinant le trou de serrure. On en a trop dit : Savoir ce qu'il a vécu de drames, de hontes,de repentirs ineptes, sur une route verte d'absinthe et d'" espère", comme il l'a écrit, savoir qu'il a traîné son ombre gigantesque et titubante sur ce qui s'est fait de "music-land" où les mots ni les sons ne se différencient, où s'étalent en une brume liante les mets les plus délicats de l'âme. Les âmes mangent, quelque part, des miettes de beauté. La seule vertu de la poésie est d'extravaguer à la recherche de l'ovule... Faire rêver "les cervelles humaines", tel fut le vœu de Baudelaire, tel est l'objectif de chaque poète, tel est celui de Verlaine certes, dans ce livre "saturnien" et "galant" qui s'ouvrira comme une femme, si tu le veux, lecteur, si tu le veux.
Le poète donne le charme. Au lecteur d'y prendre sa pâture. Il n'y a jamais qu'une poésie et il y a mille façons de la lire, de l'écouter sortir de la page typographiée et chanter, si l'oiseau de l'œil sait accommoder. Il est des heures propices où le plus désolé des Saturniens nous empoigne, nous contourne, sans qu'il soit besoin d'insister sur les intentions de Verlaine à tel moment de la composition, à tel autre de la mise en pages ou sur les données astrologiques dont s'empare la critique littéraire lorsqu'elle est désarmée.
Que m'importe si, au dire de l'ami Lepelletier, la plupart des Saturniens sont le fruit d'un lent et sérieux travail, sans aucune donnée anecdotique, que m'importent les intéressantes démonstrations de Jacques-Henry Bornecque dans un livre complet et amical qu'il a écrit à propos des Saturniens, qui tendent à me prouver qu'il faut chercher la Femme et que, cherchant, il la trouve,pauvre cousine Elisa Moncomble, morte jeune encore et qui avait assumé les frais d'impression de l'ouvrage. On sait ce que cela veut dire : le dédicataire fait souvent les frais de la dédicace. Est-elle cette femme du Rêve familier? Il y a toujours, quelque part, une femme pour qui écrit, pour qui sait lire. La femme est avant le poème, elle coule dans les veines de l'artiste. Verlaine était androgyne, il l'a clamé sur la place publique et l'on ne se fait pas faute de le rappeler à chaque coin de ligne le concernant. Les autres poètes, tous les autres, sont aussi des androgynes. La plupart en font secret : ils ont honte de la Femme qu'ils portent en eux. Dans les Saturniens, une femme veille :
« Nous étions seul à seule et marchions en rêvant... » Le poète devait promener son double ce jour-là, puisque, Lepelletier dixit ou à peu près, les Saturniens ne sont qu'un exercice de style!
Verlaine est entré dans la littérature en sublimant Saturne. On sait, au reste, qu'en astrologie tout est minuté et que l'âme est astreinte à la carte du ciel comme est astreint l'automobiliste, dans une contrée mal connue,à la carte routière. Sur la route-Verlaine il y avait Saturne, du moins s'en était-il persuadé. Il n'a point dédaigné la « fauve planète », car « ceux-là qui sont nés sous (son) signe ont, entre tous,
"Bonne part de malheur et bonne part de bile"... dit-il. Il s'y complaît. La complaisance dans le malheur est un signe évident dans la création artistique.Le malheur luit, devant soi, l'on s'y jette et l'on s'y damne.Il n'est de beauté que dans la tristesse, aussi diversement sexuée soit-elle... Verlaine était beau comme Saturne. « Hypocrite lecteur — mon semblable, — mon frère! »disait Baudelaire, son bouquet de fleurs malades tout lié et prêt au sacrifice.
"Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène", note Verlaine, et c'est le dernier vers du prologue des Saturniens. Qu'il y ait une rencontre d'intention, nul n'en peut douter, et ce qui est lucide et glacé chez l'un, fait place à un sentiment de démission chez l'autre, à un lâchage liminaire. C'est encore Saturne qui le met en cet état.L'homme prouvera tout au long d'une vie difficile que croire en un destin malheureux ou tragique, équivaut à faire soi-même ce destin, à s'y laisser murer. Baudelaire était de marbre. Verlaine variait avec la lune. Si Les Fleurs du Mal poussent encore au seuil des poésies verlainiennes, c'est que leur « rhétorique profonde », comme on l'a dit, encombrait tout ce qui se faisait dans les jardins tout proches d'elles. Comment sentir un parfum lourd, comment être soi-même devant la beauté cynique des "fleurs" de 1857, alors que l'on est un jeune poète, dans la boutique des césures et de l'hiatus, et de tout le reste des impératifs formels qui font d'abord du poète un versificateur, un ouvrier. En prenant le vers à la sortie des Fleurs du Mal pour le lancer à nos figures, un peu du pollen baudelairien a saupoudré les premiers vers de Lélian. Il plane ainsi, quelquefois, dans les Saturniens surtout, beaucoup plus que dans les Fêtes galantes, l'ombre de 1857 dont les "soleils mouillés" se souviendront longtemps, même au-delà de Verlaine, dans notre siècle. Le seul désespoir des soleils est bien cette ombre qui les poursuit, comme le serpent d'Apollinaire. Il n'est que de pénétrer dans les Saturniens pour comprendre que le malheur est un engagement, que c'est parfois un métier, puisque écrire est un métier et que la page blanche accueille les comptes de blanchisseuse aussi bien que l'hexamètre! La raison d'être du poète? La voilà : la page blanche, la plume, le mot. Le reste est anecdote. Il faut bien se résoudre à voir Verlaine, à un certain moment, en marge de ses aventures et lissant ses pensées, les polissant, oui, selon le docte Boileau, gratter le manuscrit avec son âme et son coeur au bout de la main, avec aussi l'esprit critique, suprême solitude de l'artiste qui ne s'embarrasse plus du quotidien et qui travaille. Les techniques sont froides comme est froide la "Muse", invention idiote et qui justifie un certain laisser-aller dans l'habillement, une hâte à ne pas manger deux fois par jour comme tout le monde, et cet air évasif coulant des cheveux longs de ces personnages patibulaires qu'on dit « poètes », avec cette indifférence amusée qui les fait justement différer du commun, îls s'habillent mal parce qu'ils n'ont pas d'argent, ils ont les cheveux longs parce que l'échoppe du coiffeur est un enfer imbécile. Le seul véritable problème du poète est le problème du style.
Le vers français a tout donné de ses possibilités de structures. La rime, qu'est-ce donc que la rime sinon ce mot borgne à la fin de la ligne et qui ne voit jamais que d'un seul côté? Le rythme? Qu'avons-nous à apprendre de neuf sur le rythme depuis les Grecs ? La césure? L'enjambement?...

"Beaux enfants, vous perdez la plus
Belle rose de vo chappeau;
Mes clers pres prenons comme glus,
Se vous alez a Montpipeau. »

Villon était déjà dans l'escalier d'Hernami. Plus rien n'est à inventer... Tout est à dire.
Le style, c'est cette frange d'âme qui tient conseil avec le poète et qui fait « les sanglots longs des violons de l'automne". Le style, c'est cette qualité profonde, imméritée, qui tranche sur l'humain et qui nous fait coudre des ailes aux bras des poètes. Le style, c'est :

« Votre âme est un paysage choisi. "

Le style, ça n'est pas d'avoir sous-titré de Melancholia,de Paysages tristes et de Caprices les poèmes enrobés de Saturne, le style ça n'est pas non plus l'ombre dix-huitième d'un Watteau littéraire et en mal de cimaise, le style c'est tout ce qui coule, sans un bruit inutile, comme une bénédiction :
"Et la nuit seule entendit leurs paroles. »

La vie de Verlaine est un malentendu. Homme il aima la Femme, femme il aima les hommes. Entre-temps, il écrivit. Le malentendu réside dans les stations entre les sexes. Si je rappelle ces détails biographiques, ce n'est que pour m'émerveiller de la duplicité, pour ne pas dire de la multiplicité. Mathilde, Rimbaud, Lettinois, la vieille Krantz : il commence par une pucelle et finit avec une putain hors métier. Entre-temps il aima, follement, et c'est cet Amour qui m'intéresse, cet Amour qui était pur, n'en déplaise aux spécialistes du détail piquant, des passions qui deviennent l' "ordure" dans le journal ou la revue, dans le lit aussi, quand les lampes s'allument pour les désordres de la nuit. Les poètes, quand ils vivent,on les bat, on les moque, on les met en prison. Quand ils sont morts, on fouille dans leur vie, de préférence avec un groin de cochon, on fouille du côté de ce que l'on a convenu d'appeler le " péché". Verlaine, quelle cible merveilleuse pour ces soupeurs d'un genre spécial! On mange du Verlaine encore, dans la littérature où certains profs font des mines, et des "passons-là-dessus", et des et cœtera où l'on s'attarde et dont on parle au café, après le cours, ou en petites notes et variantes à la fin du volume, en catimini, car il faut bien entretenir la flamme de l'irrespect et des "bonnes traditions".
Ce livre que tu as entre les mains, lecteur, est une magie. Il a été écrit par un poète nommé Verlaine et dont il doit peu t'importer qu'il ait été ceci, cela, qu'il ait vécu ici ou là, qu'il ait ri, qu'il ait pleuré, qu'il ait grogné. Un poète, en définitive, ça grogne, et voilà qui dérange les "bonnes âmes". Dans les grognements des poètes, comme dans ceux des chiens, il passe un peu de cette innocence qui remet en question notre condition d'homme, car, à la vérité, les poètes ne sont pas des hommes. Des anges?... Pourquoi pas! Les anges, par là-bas, couchent avec des anges, et l'on imagine qu'il n'est pas d'interdit dans ce pays où les étoiles n'ont pas de sexe, où les enfers n'ont plus de saisons, où l'anneau des fiançailles tourne la tête à Saturne.

LÉO FERRE.



Article publié dans la revue Janus N°5 - L'Homme et ses Idoles, Février-mars 1965 :

Une solitude peuplée, voilà le sens de notre condition sociale. Une solitude peuplée d'images. Voilà pourquoi les hommes n'aiment guère quitter la ville. Il faut beaucoup d'abnégation pour vivre ailleurs que dans le cercle. Les sages qui y parviennent sont rayés des listes. On n'aime guère les marginaux. Le sens commun, disait Debussy, est une religion inventée pour excuser les imbéciles d'être trop nombreux. C'est le sens commun qui invente les dieux, les idoles, disons-nous aujourd'hui. L'homme contemporain est manigancé selon les canons d'une politique qui doit plus à la religion de l'image qu'à Karl Marx. L'idole c'est d'abord une image, c'est un trait, une figuration. Mme Garbo était une actrice. M. Aznavour est une idole. Les idoles laides sont plus rentables dans ce commerce misérable parce qu'elles répondent mieux aux demandes du voyeur commun qui se retrouve plus facilement dans un Aznavour que près d'une Garbo. Au fait, sans voyeur, pas d'idoles.
Ce n'est pas la plastique qui fait l'idole mais le potentiel de désirs, d'inventions larvées au fond des lits songeurs, c'est l'œil qui fabrique l'image. Une idole mal rasée, les yeux cernés, offerte comme sur une descente de lit, est aussi efficiente que Mme Bardot tirée à quatre caméras. Ce n'est donc plus tant la beauté qui compte mais une certaine présence contrôlée par une firme de disques, un éditeur de livres, un cartel de publicité. Supprimez le tireur de ficelles : plus d'idole, rien. Pour être une idole il faut, d'une façon ou d'une autre, être dans le champ, sur les murs, il faut se donner. La prostitution ça n'est pas seulement vendre son corps, c'est d'abord le proposer. Le tic de langage qui se traduit par le mot pin up est intéressant à tous égards. On dit d'une fille bien balancée que c'est une pin up, alors qu'on devrait dire plus précisément : c'est une épinglée. Le critère de l'idolâtrie c'est l'épingle. Trois phases : l'offertoire, la torture, l'exposition. L'offertoire sur la scène, à l'écran de télévision, dans les colonnes de France-Dimanche. Comme à la foire, on palpe, on discute, on prend. La torture cela se passe après, quelquefois dans la rue - l'idole est objet public, comme certaines filles - c'est le regard possessif, l'œil du maquignon. La torture est consommée, vite, par l'autographe, ce don de l'écriture à défaut d'autre chose. L'exposition, enfin, sur le mur de la chambre, l'épingle qui tue l'idole. On a l'icône qu'on peut.
Juste le temps de se mettre un peu dans le sens de l'histoire, et voilà qui surgit du plus profond de notre condition, un catalogue d'idoles où les dieux le disputent aux ténors de la politique ou de la cléricature. Si Johnny Hallyday était prêtre, que d'encens dans les maisons les plus pasteurisées, que de messes, que de prières, que d'indulgences n'inventerait-on pas pour faire d'un chanteur de music-hall un nouveau Bouddha, un Jésus aux bottes de cow-boy.
J'ai le temps nécessaire, juste le temps de rentrer ma prière au fond de ma gorge et d'aller me gargarisant de blasphèmes. Rien ne vaut rien. Aucun homme ne vaut aucune peine. La prière, qu'elle monte d'un matin froid, dans une église banale, ou qu'elle exsude d'une machine à musique est une horreur d'indigence. De Gaulle, Paul VI, Einstein, Sartre, Vartan, Brassens, Jazy... qu'est-ce que cela veut dire? Sartre dit que la littérature vacille devant un homme qui a faim. Mais tout vacille, même devant l'homme repu. Alors? Alors, crachons sur les idoles, de toutes façons. J'enrage à la pensée d'imaginer un homme se prosternant. Je me prosterne devant l'amour, tout juste. J'aime sans plier jamais. On parle aujourd'hui des "idoles" comme s'il s'agissait de calmants, d'excitants, de "gadgets" de parapluies, de remèdes enfin contre l'ennui, les maux de dents, les allocations familiales... Ça ne va pas? Achetez-moi donc l'idole du jour, de l'heure, le dernier disque de Machin, et tout ira bien. Écoutez Europe 1 et vous saurez tout de cette nouvelle sociologie de l'adoration. Dans un café, à Lyon, la fille de la maison me dit sans rire : "Mon Johnny". C'est ici que je touche à la seule vérité de l'idolâtrie contemporaine...
D'accord, je prends votre idole, je vous l'achète, mais il faut qu'elle soit à moi, totalement, pas le disque, mais la personne, la chose vivante que vous m'avez proposée et vendue toute gravée dans la cire. Il faut que je couche avec. C'est mon, c'est ma. Je n'ai pas d'autel chez moi, alors, vous permettez? La photo et le transfert y suppléeront. Demain, je changerai. Tiens, Zitrone! Pourquoi pas? Zitrone - Zeus...
Les idoles ne crèvent pas, on en change. Il est significatif que notre époque soit une époque de "mots". Le mot est devenu la clef de notre décrépitude, de nos angoisses, de notre soumission au roi, au chef, à l'État. Le mot idole a été réinventé par les marchands. Il est repris à son compte par l'État. Regardez la télévision : les idoles font passer le temps et les mauvaises nouvelles. L'idole meuble l'horaire quand il manque de fait divers. Du temps de Rudolf Valentino, on ne parlait pas d'idole. Le fait passa comme la gale. Aujourd'hui on ne se suicide plus pour un Rudolf. L'idole est la dépendance d'un érotisme à papier d'emballage. Cette fille de Lyon qui me parlait de son Johnny, qui sait, la nuit venue, ce qu'elle fait de son autographe épinglé? Elle se signe, probablement.
La télévision est une mangeuse d'idoles. Une mante. Passez à l'écran, sortez dans la rue : on vous demandera de signer, signer... Les hommes doivent être bien malheureux qui s'en vont chercher l'icône jusqu'aux cabinets. Cabinet en vérité que cette télévision qui entre chez vous à l'heure dite, qui vous mange l'œil comme le serpent mange l'œil de l'oiseau. Ce sont tout de même ces "images" qui font la pluie, le beau temps et les ventes dans les kiosques. Quand il m'arrive de passer sur le petit écran je ne me dissocie pas de ces guignols. J'en suis un moi aussi.
Au dehors, quand je "signe", je m'arrange toujours pour supprimer le piédestal.
Je suis horrifié par les yeux en quête de chair divine. Je laisse ça à l'eucharistie.
Je suis un homme comme vous, jeune homme!
C'est parce qu'il y a des images qu'on vous envoie dans l'œil à l'aide de cet autel électronique appelé télévision, c'est pour cela et par cela qu'il y a et qu'on vous vend ce qu'on a convenu de nommer les idoles. Avant cette vente forcée de visages électrifiés, il n'y avait d'idoles que dans les temples.
Les idoles qu'on nous propose sont des chagrins d'enfants sculptés par des employés de commerce. Les techniques d'information et de diffusion sont au service du raccourci. Exclusif : Sylvie - Johnny. L'événement : Bardot - Moreau. Élisabeth souffre en silence. Soraya sans Shah... Les idoles se vendent deux francs, chaque semaine. Nous vivons à 200 à l'heure. Nous aimons à 200 à l'heure. Nous mourrons bientôt de même. Une revue comme Janus a éprouvé le besoin de faire une enquête sur les idoles. Fait social? Non. Fabrique d'images pour yeux inertes. Quant aux yeux forcés, violés, qu'ils se dépêchent de regarder ailleurs. On se laisse prendre à ces serpents de malheur.
Des marchands inventent des besoins en même temps qu'ils les satisfont. Le besoin d'idolâtrie ne va pas sans le disque ou le journal et l'obstacle inclus que l'on doit vaincre. Mettez un leurre dans la cage au rat : le pauvre finira bien par se leurrer et l'œil, objectif, derrière la vitre, s'informera d'une particulière sociologie : le réflexe conditionné... Les idoles n'existent pas, même dans la cage au rat. Les idoles, ce sont les leurres. Passez à côté. J'ai connu, je connais des hommes, des femmes célèbres. J'ai vu Ravel, en 1933, dans une salle de concert, à une répétition d'orchestre et Paul Paray se tournant de temps à autre et lui disant : "Maître..." Je le regardais. Il était petit, tout blanc et ne ressemblait pas à sa musique. J'ai vu, chez lui, en 1948, Fernand Léger devant un tableau d'une cruauté mentale à me faire douter de mes lunettes. Il me demanda ce que j'en pensais. Je reculai d'effroi et de lâcheté. Il est des gens qui mettent Léger dans leur moulin à prières. Pour moi Léger était gros et gentil. Il n'y a pas d'idoles. Non. L'idolâtrie est littéraire ou imbécile. Il n'y a que des hommes, et encore...


Il y a la vie, et puis la mort. C'est tout.

Quelques pages tirées du livre La Musique souvent me prend comme l'Amour :



Une page copiée dans le Cahiers d'études Léo Ferré N°3 : De toutes les couleurs :

Le Nouvel Observateur, juillet 1993. ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Libération, le 17 juillet 1993. ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Télé7jours, juillet 1993. ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Télé7jours 2
Télé7jours 3
Télé7jours 4
Télé7jours 5
Télé7jours 6
Télé7jours 7
Télé7jours 8

LE GLOBE, juillet 1993 , Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14.
Le Monde, juillet 1993 ( cliquer sur la page pour l'agrandir )
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Quelques pages du recueil Poète...vos papiers : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18


Le Monde 3 avril 1981

par LÉO FERRÉ
Monsieur le ministre,
La route est longue à qui prétend se défendre de vouloir jamais se mêler des affaires d'autrui, y voir, des fois, une lumière particulière et centrée uniquement sur des problèmes de silence -- fût-il armé -- et d'ignorance aussi, car rien n'est admis par l'homme de son infinie solitude, de sa définition même de bipède pensant, dit-on, et secouru par des mains des fois fraternelles et, le plus souvent, tendues vers l'inexprimé ou vers le paraissent. Vous avez vos artères, vos poumons, vos reins, tout cet arsenal qui paraît inutile aux autres mais, qui vous est bien cher, comme cela est mon cas d'ailleurs et le cas de tous les hommes, où qu'ils vivent, où qu'ils soient, où qu'ils espèrent se cacher un jour et attendre de n'être plus rien et surtout pas la France et la justice. La justice des hommes est positive, celle des condamnés se trouve du côté du moins avec aussi ses prétentions, ses lois - qui sait ? Dans désastre de sociabilité consciente et muselée.
Le Code pénal est inventé par les Autres. Les Autres sont inventés par eux-mêmes et par l'inexprimable défense qu'ils ont de leur salut institutionnel, de leur honnêteté même relative, encore que cette relativité n'ait de sens qu'autant qu'on la puisse cerner et confondre avec le temps d'aimer, le temps de sourire ou bien le temps d'être admis par les lois en cours et par la justice qui est inventée aussi pour permettre aux hommes de se secourir et se défendre. Au-dessus de tout ce verbiage pensant et solennel, il y a le pouvoir, toujours absolu, même le pouvoir de la casquette, de la chaîne d'huissier ou du fusil mitrailleur. Il est constant de prétendre que la mort donnée par loi n'est pas la mort mais une sorte de compromis entre la défaite du secouru et la morgue du secoureur... Monsieur Pompidou malade, très malade et qui devrait se prévaloir en famille de certaines faiblesses psychologiques en dressant son oreille au-dessus du courage et de la déraison, monsieur Pompidou, en décembre 1972, un matin à cinq heures moins cinq, pouvait décrocher son téléphone et dire à qui de droit qu'il fallait impérieusement surseoir à l'exécution du condamné Bontems, qui n'avait jamais tué personne. Monsieur Pompidou, malade, très malade, ne l'a pas fait. Il se prenait pour la France. Le général de Gaulle n'a pas, lui non plus, téléphoné cinq minutes avant l'exécution de son assassin maladroit, pour éviter qu'on ne puisse le juger plus tard, et dire - comme je le fais aujourd'hui en son nom, « Merci, monsieur, de n'avoir pas eu assez de talent pour me tuer ». Le général de Gaulle se prenait pour la France.
Ces gens-là étaient « dits » présidents de la République française Aujourd'hui, dans la terre, et soumis à cette suprême invention de la nature qui fait que rien ne résiste au temps, pas même l'identité - à part le pavé sur la tombe et indiquant la date de naissance à l'autre date aussi efficace et inévitable que la première - à part aussi le souvenir bientôt s'effacant de la mémoire des hommes et pour le bien de tout le monde, dois-je dire, puisque heureusement les hommes vivent avec leur temps, avec leurs poumons, avec leurs mains et leur solitude imparable.
Le procureur de la République UNTEL meurt. Le ministère public, jamais ! Le juré UNTEL de tel jugement d'assises meurt. La cour d'assises, jamais ! C'est la raison pour laquelle j'ai pris la grave fantaisie d'écrire au ministre « dit » de la justice. N'en prenez pas ombrage, je n'ai pas d'arrière-pensée, c'est plus facile.
Vous allez bientôt céder la place, comme on dit, monsieur le ministre, parce que c'est bien l'usage et parce qu'il faut, je pense, un sang nouveau aux artères nouvelles, ou, du moins, qui le paraissent. vous avez vos artères, vos poumons, vos reins, tout cet arsenal qui paraît inutile aux autres mais qui vous est bien cher, comme cela est mon cas d'ailleurs et le cas de tous les hommes, où qu'ils vivent, où qu'ils soient, où qu'ils espèrent se cacher un jour et attendre de n'être plus rien et surtout pas la France et la justice. La justice des hommes est positive, celle des condamnés se trouve du côté du moins avec aussi ses prétentions, ses lois -- qui sait ? Dans l'anti-loi il y a un code, pas toujours simple, et qui est tributaire d'une certaine parole, comme on dit, dans un certain « milieu ».
Ce matin, arrivant à votre bureau, vous avez mal à la tête, très mal. On vient vous parler d'un cas spécifique. Comment ça marche alors dans votre réflexion ? S'il vous arrive d'être « distrait » par votre état psychologique, impertinent pour les autres et combien sensible pour vous-même, est-ce que le cas « spécifique » en question dépasse votre propos actuel ? Est-ce que vous vous dites: « Ce soir, je me coucherai tôt et je prendrai une boîte entière d'aspirine et puis je dormirai... » Ne croyez-vous pas q'un ordinateur sans maux de tête, l'attention toujours électroniquement fidèle et le devoir de robot sans faille, ne croyez-vous pas qu'il serait peut-être mieux à même d'appliquer les règlements et, je le souhaite, prendre des décisions inattendues parce que instruites au bout d'une réflexion apprise d'abord, et puis inventive ? L'anguille est capable de déceler 1 cm cube d'alcool phényléthylique théoriquement dilué dans une quantité d'eau égale à cinquante fois la contenance du lac de Constance. Une anguille, monsieur le ministre, une anguille ! Qu'est-ce donc une anguille à ce point super-intelligente, super-douée ?
Le cas spécifique dont je veux vous parler avant d'en terminer, et c'est la raison de ma lettre, est celui de Knobelspiess, depuis douze années emprisonné et innocent! Il crie, depuis douze ans. Il a écrit deux livres où il crie aussi, et avec du talent, en plus, ce qui n'est peut-être pas le cas des anguilles « constantes »... MM. Michel Foucault et Claude Mauriac se sont émus. Ils l'ont écrit chacun dans une préface à ces deux livres et beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Si vous voulez le fond de ma pensée qui doit être la vôtre, je le souhaite, un ordinateur surdoué aurait déjà ouvert les portes de sa prison à Knobelspiess. C'est assez dire qu'un cerveau humain pourrait sans doute être à même de remplacer l'ordinateur qu'il a lui-même investi de ses trop nombreuses préoccupations. Il suffirait des 20 ou 30% qui lui manquent pour dépasser les exploits du microprocesseur et de l'anguille polytechnicienne. Allons, monsieur le ministre, ouvrez la porte à Knobelspiess. Que la loi des hommes soit enfin la loi de Tous les hommes.
Avec mes remerciements et ceux de mon ami Roger Knobelspiess.
P.S. - J'ai prié les éditions Stock de vous faire remettre les deux livres de Roger Knobelspiess : Q.H.S. (Quartiers de haute sécurité), préface de Michel Foucault (1980), et L'Acharnement ou la volonté d'erreur judiciaire, préface de Claude Mauriac.




Manuscrit des Grandes vacances.


Réponse de Madeleine Ferré sur la mort du chimpanzé Pépée : ici




Ecoutez les quatre chansons du disque:


VIENS... Texte publié dans "Le Monde" du 1er décembre 1983

Viens par ici petit, que je te la raconte
Ma vie d'outre là-bas quand j'allais aux parfums
De pleurs et d'entre temps dans les sourires graves
De ces comètes ténébreuses...oh! pas trop...
Que je mettais du sang au coeur des ouvrières
Dans ces usines pleines à craquer où l'aventure
N'avait qu'à bien se tenir dans les travées
Avec la glycérine abjecte de l'attente...
L'heure! Comme un rappel de la vengeance
Si tu ne comprends pas je t'apprendrai les lettres
Écrites par devant ce que tu peux connaître
L'à peu près de l'amour avec un cerf en bas
Qui brame tout l'orage de ses bois et, crois-moi,
J'avais des bois à t'accrocher, petite!
Je les voyais, des fois, sur des rails...
Rouler, rouler à plus savoir où mettre leur
Âme adolescente...

Dis donc, Léo, l'âme adolescente?
Qu'est-ce que ça veut dire?

C'est celle qui n'a pas encore soif
C'est celle qui n'a rien de ce que tu peux imaginer
C'est celle qu'on descend de là-bas, très loin,

Quand l'habitude se réserve le droit de s'en aller ailleurs, dans les bistrots que tu inventes à regarder longtemps, devant toi, le rien qui te fait grand et patient devant la vertu, le silence des autres, les problèmes de ce néant dont on ne peut parler, bien sûr, et qui crisse dans ta psychologie adolescente.
- Comme mon âme, donc... adolescente...
- Non. Comme le vocabulaire qui t'est prêté par dix mille ans de signes, par dix mille ans d'ennui... De cet ennui que tu as chiffré, depuis 68, et qui t'est encore permis. L'ennui, petit, c'est la dernière auberge devant l'inanité. Mais... Mais...
68, 68... bien sûr. Il y a des chiffres qui veulent dire... quoi?
Rien. Un sourire, peut-être. Le sourire du calendrier quand tu lui chatouilles la plante des pieds, sous un mois de mai attentif et qui te regarde.
Quand Mai me regarde, je n'ai vraiment plus rien à espérer de ce printemps finissant et tué, bientôt, par des vacances ahuries et peureuses. L'été 68.
Et cet été passa comme un orage de saison. Les syndicats se mirent à penser, hélas... et tout finit dans l'Ordre...
Moi, j'avais le désordre dans le sang depuis ces années lointaines et, quand je me retourne pour les regarder, elles me font de l'oeil comme pour me faire savoir que j'étais dans le bon sens négatif de cette vie tumultueuse et circulant à travers des forêts inventées par des oiseaux intelligents. Je ne savais rien.
Les oiseaux non plus. J'avais six ans. Je marchais dans la rue en croyant que je dévalais des galaxies que les hommes ne pouvaient même pas nommer tellement elles étaient miennes. Les hommes me tenaient loin d'eux.
Les femmes me regardaient avec cette insistance involontaire qui me les faisait accrochées au bout de moi, là-bas, à des années-lumière... Quelle horreur, l'évidence du charme! ça traîne longtemps dans une salle de bains à compter les secondes devant un miroir obscène, tellement la solitude des yeux en face des trous est irregardable.
- Quel âge avais-tu en 68?
- Quatre ans.
Une loge d'artiste, dans un théâtre, quelque part, n'importe où, en 1982.
Il était grand. Il pleurait. J'étais devenu pour lui une raison d'avoir grandi.
Quand je serai vraiment très jeune, je te parlerai comme il faut, nous irons tous les deux dans des pensées fantastiques comme des pays, tu sais?
Ces pays dont on parle quand on ne sait plus rien qu'une bribe de bonheur dans l'irrévérence et dans l'absolu des battements du coeur.

« Mes chansons. Ce sont mes copines, ce sont de drôles de filles, mes chansons, venues comme ça, d'ou ne sait ou, peut-être de la vie, peut-être de la mort... Mes chansons m'aident à vivre et à chanter, elles m'aideront un jour à mourir dignement, seul, sous une arche d'automne, de cet automne « malade et adoré » comme le disait Guillaume Apollinaire. Je dis bien « seul »... C'est un très joli mot la solitude... et puis, ça ne fait de tort à personne. Les gens seuls, aurait dit Debussy, ont été inventés pour excuser les imbéciles d'être si nombreux. " »

Mes chansons, programme du TLP Dejazet, 1990.
Je suis un révolté permanent.
( texte de 1989 paru dans Léo Ferré, l'unique et sa solitude.)

Je suis un révolté permanent et je m'emploie à trouver le bonheur, où qu'il soit, pour le traduire et le réinventer toujours à propos et en dehors des idées reçues. Je ne crois pas au bonheur permanent parce que rien n'est permanent, parceque les conditions d'asservissement dans lesquelles nous vivons - les artistes aussi - nous voilent le vrai sens des choses et des êtres. II est possible de se désengager de cette tourbe dans laquelle on nous a mis depuis le lait de maman jusqu'aux prétentions exagérées de l'avidité et des manies sexuelles qui dérivent toujours - en tout cas souvent - vers une maternité, attente comprise de ce mâle qui se prend pour la réincarnation de la force même. Je crois que le bonheur est une suite de malheurs contournés, muselés. Je crois qu'il est bâti sur des fondations de misère. Et l'Artiste, dans tout ça ? Et l'Artiste? Nous sommes les délégués des passions crépusculaires. Nous ne vivons pas. Nous sommes... et encore !
En ce qui doit me concerner absolument, je suis un de la « Révolte », vraiment. Et je la tiens, avec une laisse, comme on tiendrait un animal monstrueusement éloquent et furieux. Je ne tiens pas à la laisser partir dans les « associations » ou à l'Académie. Et il faut veiller, sans trêve. Les parfums du bien-être souvent vous assaillent et vous racontent votre vrai visage et, en tout cas, votre âge. Je n'ai pas d'âge et me surveille, sur ce plan,très objectivement. Si Je me voyais, chaque soir, enfiler des pantoufles, alors je ne serais plus qu'un citadin fichu et chiffré.
La révolte qui a réussi est un asservissement pour d'autres révoltes. La révolte acquise, installée, devient la tyrannie. La révolte doit être permanente parce qu'elle dépasse le fait historique. Elle est antérieure à l'histoire, c'est une clef qui ouvre,parfois. Il suffit de la joindre à une serrure.L'Artiste doit toujours chercher la serrure pour lui,et, en tout cas, pour l'autre. Le révolté fait l'amour avec les clôtures. Il défonce les portes. Les bat derrière lui, sauvagement, mais il ne doit jamais laisser l'entrebâillement par où soufflent les idées d'apaisement. La révolte apaisée annule le geste de destruction. Il faut détruire, détruire encore. Il faut que l'idée même de destruction n'arrête jamais de procréer la « négation »...Je vous dis : non, non. Le moment où j'acquiesce me retire tout à fait du monde de la proscription. Si je dis oui, c'est terminé.
La révolution ? Ça toume. Je ne crois qu'en l'insurrection quotidienne, voire minutée. Les syndicats ont tué le libre arbitre du citadin et les citadins ne le savent pas. Lénine disait bien : « Pour un œil,deux yeux, pour une dent, toute la gueule... »,ça doit être ça, la Révolution. Les révolutionnaires ? Ce sont les employés de la révolution. Les employés de l'insurrection, on les appelle les terroristes, encore qu'ils ne soient pas encore conscients du véritable ménage à faire. Ça viendra. Je l'espère.
La jeunesse du monde actuel est un ferment d'anarchie. L'heure est venue de leur donner la main et l'esprit afin qu'éclatent les anciens cadres dans lesquels nous essayons encore de nous montrer ineptes et retardés. Il ne faut pas que les jeunes ratent le train et finissent, à la trentaine, dans les camps du pouvoir, quel qu'ils soient. Le marxisme est resté à la consigne de 1917 et personne n'a été le réclamer.
Ce ne sont plus les prolétaires qui doivent s'unir.Les prolétaires sont divisés et dans les syndicats, et dans le rang social, et dans le cœur.
Jeunes de tous les pays, unissez-vous pour défendre votre seul bien : la vie.
Il faut désapprendre tout.

LETTRE À LA MER
En Bretagne, le 20 août 1957

J'ai vite fait cette nuit, avec la route qui m'arrivait dans les yeux comme un ciné d'asphalte, j'ai vite fait pour te revoir.
L'Aube n'en finissait pas de bailler dans son plumard d'ouate fusain et cette radio allemande qui essorait sur mister Hertz la musique du plan Marshall!
C'était Francfort, je crois, où tu n'es jamais allée, ni moi non plus.
Entre deux cris de saxophone j'imaginais Paul Valéry et ses oeillades à ton museau d'éternité, je pensais aussi à la philosophie perverse du homard réclamant son visa pour l'Amérique et se délestant subito de sa carcasse pour finir tout mou et minable dans une gueule à la française.
Vrai, la mue de ce pauvre homard dans ce casier, l'année dernière, entre deux gammes, ça n'est pas une des moindres de mes découvertes, sous tes jupons de varech, quand tu foutais le camp là-bas reprendre un peu de sang à la lune...
Tu es une galvaudeuse, la mer, et je t'adore.
Moi, je suis né sur ta cousine, la Méditerranée, tranquille, souriante, avec l'accent aussi, bleue certes, plus souvent que toi puisqu'on la teint, à ce qu'on m'a dit, pour les touristes, chaque été... sans doute des combines à syndicats d'initiative!
Bref, ta cousine fait le tapin pour le baccara, on l'a muselée, ce sont les galets qui la retiennent, le sable il y a belle lurette qu'il s'en fout, il traîne à Juan-les-Pins sous le cul des demoiselles.
Minable, je te dis, la Méditerranée. Ils ne sont même pas arrivés à en faire une opérette potable. Toi, tu as fait la croche à Debussy...
Il est vrai qu'il avait un sacré talent!

Quand j'ai débarqué ce matin tu n'étais pas là, sans doute ton rancard lunaire.
Il y avait bien tes cheveux qui traînaient, encore tout mouillés de la nuit, mais ton admirable tête d'écume loin de mes mains toutes sèches des villes farfouillait l'horizon de je ne sais quelle hâte à recoudre des draps de coutil bleu lavasse.
Que tu es mystérieuse, la mer! Où pars-tu loin de moi quand j'arrive tout gris d'essence.
Vas-tu regonfler de ton sel quelque baleine danaïde ou te perds-tu en conjectures langoustines?
Joues-tu avec ces bateaux riches jusqu'à les démâter ou peut-être cajoles-tu le mousse en lui remplissant la mémoire de sardines hors commerce!
Les rocs jaloux te crachent à la figure et toi tu les lapes d'un coup en les laissant debout dans leur connerie de granit pendant que tu ravales ta vague travailleuse.
Tu les pompes, les rocs, tu les écorches pour te broder la dentelle où tu dors le soir avec tes chevaux de marée haute!
Tes chevaux! parlons-en, ils hennissent à m'en faire perdre toute la musique.
Sur tes tringles de rocailles il fait beau les voir dans leurs galops d'équinoxe éructant tes baves d'outre-tombe et broutant les esquifs guignols.
"Les chevaux de la mer ne traînent qu'une idée".
Tu peux rajouter cette couronne au cimetière marin... ça ne me fera pas faute.
La métaphysique, tu le sais, ne fait pas le poids d'une palourde.

Tous ces noyés en puissance et qu'on appelle les estivants que font-ils donc avec leur oeillères-chaises-longues?
C'est toi le spectacle et ils sont sur la scène, nègres saisonniers à tirer la couverture, pendant que "tu leur sers la soupe" et des souvenirs de café du commerce.
Que tu es bonne, la mer, d'exister pour ceux qui ne te voient jamais!
Les jouets en caoutchouc, les petits seaux et les petites pelles, les bouées dites de "sauvetage" aussi peut-être, tout cet attirail impersonnel, te rendent bien plus hommage dans leur candeur inhumaine que le vieux monsieur ventre à l'air, le goujat, qui t'arrime dans ses jumelles ou que la pin-up qui te brasse vers les midis quand tu es repue, calme et désolée.
L'idée que je me fais de toi, vois-tu, est d'une autre planète pour ne pas dire d'une autre qualité...
Lorsqu'il m'arrive de parler aux hommes avec un parti pris de sincérité, tiens-toi bien, je dis que je ne t'aime pas, que tu me fais peur, que je t'ai entrevue par hasard au cinéma où à Deauville, quand tu es de service, bref ça fait toujours son petit effet et l'on me demande pourquoi? avec l'à-propos de gentillesse qui caractérise les "bonnes" relations.
Tiens, il n'aime pas la mer, ce petit! eh bien on va lui demander de s'expliquer...
Alors, du tac au tac je leur réponds: "parce que j'ai le même mal qu'elle".
Et ils rient à cordes cassées, ah! ah! "le mal de mer, le mal de mer..." Ils ne savent pas ce que c'est le mal de vivre, ces imbéciles, pas vrai, la mer?
Ils ne savent pas ce que nous savons tous les deux depuis que l'on sait quelque chose dans cet univers glacé: la certitude que nous ne savons rien, et tu le sais tellement bien toi, que l'idée même d'être la mer te fait continuer à être la mer...
C'est un peu comme moi: l'idée que je suis un homme me fait continuer à être un homme.
Moi qui te pense, me dirais-tu, moi qui t'invente et qui te nomme, je pourrai peut-être me bousculer et aller voir ce qu'il y a derrière!
Tu ne peux pas t'acheter un browning pour en finir une fois pour toutes avec tes ressacs et tout le tremblement, moi oui... je peux m'acheter un browning, mais je ne le fais pas parce que j'ai peur, et surtout parce que je suis heureux dans ce que je fais, parce que je ne m'ennuie que lorsque je t'écris, ce n'est pas de l'ennui, non, c'est de la tristesse, parce qu'il faut que je t'écrive une lettre qui composera mon livre qui n'est pas encore composé, parce qu'il ne faut pas que je meure avant d'avoir fini ce que j'entreprends aujourd'hui avec toi et avant même d'avoir écrit beaucoup d'autres choses, avant d'avoir encore fumé des Celtiques à m'en arracher les éponges, pas les mêmes que toi, moi je respire avec, toi tu commerces, avant d'avoir mangé des kilos et des kilos de spaghettis à l'italienne, expressément cuisinés par mon Amour, chez moi dans ma maison, parce que j'aime la vie et que le mal de vivre, dont je t'ai touché une bribe tout à l'heure, n'est qu'une manie littéraire et que la littérature y'en a marre comme on dit à l'Académie Française.
Vois-tu la Mer, tout ce qu'on a entrepris sur ton dos, depuis que les "artistes" t'ont fait CONCEPT, me donne la nausée car il y traîne toujours quelque malversation poético-commerciale qui rend ta beauté monocorde et inutile.
Au fond, tu n'es qu'un ciel mouillé, comme mes yeux, quand je pense à toi sans te mettre sur une carte postale ou dans une symphonie, mais en t'aimant, ce matin, de retour des villes où ça sent l'homme, tout seul dans un coin de la plage, et lisant avidement le calendrier des marées, seule philosophie que je te concède.
A demain la Mer, dans tes bras.






Quelques photos de Patrick Ullmann parues dans les Cahiers d'études Léo Ferré N°1, La MArge.

Dossier Paroles et Musiques 1985 : Page 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37
Quelques documents parus dans les Cahiers d'études Léo Ferré N°9, Amour-Anarchie.


Guillaume Apollinaire :

Extraits du livre : Léo Ferré inédits de Alain Marouani (Ed Michel Laffon )



2 textes dans Libe en 2000 et 2003




Un courrier d'André Breton


6 pages du livre Léo Ferré : Avec Le Temps, Photographies Hubert Grooteclaes

   
   

Une photo manuscrite




Leo Ferré chanté par d'autres interprètes


Léo Ferré chante des poètes



Testament phonographe Léo Ferré, ecrivain, parolier
Quelques textes rares, récoltés par mes soins.



Benoit Misere

Poètes, vos papiers


Quelques extraits du livre Dis Donc Ferré, de Françoise Travelet : Chapitre la folie.



Quelques photos de Roger Pic, 1961, prises sur le site de la BNF.



2 Photos de Patrick Ullmann :

D'autres photos

Une histoire d'héritage


En italien, et en Italie.

4 chansons de Mouloudji, paroles de Mouloudji, musique Léo Ferré.

Videos extraites du DVD Léo Ferré chante les poètes : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11